Gestes d’Esthètes: la Thierry Henry

376 matchs joués, pour 228 caramels au fond des filets, et 93 douceurs des familles délivrées à ses petits camarades. Un régal ! Messi ? Cristiano Ronaldo ? Agüero ? Benzema ? Suarez ? Neymar ? Les plus jeunes s’agitent déjà, suent, se trémoussent ; fébriles, excités, impatients d’entendre parler une nouvelle fois des exploits statistiques insensés de leurs idoles. Mais non ! Au risque de les décevoir, ces stats sont bien celles de Thierry Henry sous la liquette d’Arsenal. Et parmi ces 228 punchlines balancées à la figure du goal adverse, on dénombre au moins 227 intérieurs du pied catapultés dans le petit filet. On force le trait, évidemment, mais pas tant que ça. Cette façon délicate d’ouvrir son pied, comme un avertissement bienveillant au gardien qu’il s’apprête à tromper, est clairement un geste d’Esthète. Qui plus est lorsqu’il est reproduit match après match, Boxing Day après Boxing Day, année après année, et cela toujours avec la même efficacité. Alors peu importe finalement ce qu’en pensent les gardiens, punchline ou avertissement bienveillant, peu importe.

Voyez par vous-même : arrêtez quelqu’un dans la rue, et demandez-lui de vous mimer la « spéciale Thierry Henry ». Si votre interlocuteur aime et connaît un tant soit peu le foot  – ou s’il était simplement vivant dans les années 2000, il saura vous mimer quelque chose d’à peu près ressemblant. Sinon, ce n’est pas grave : ce ne sera pas la première fois qu’on s’exclamera dans votre dos « quel personnage singulier » ou encore «  il est chelou lawiss ». Tant pis pour ces derniers, ils ne savent pas ce qu’ils ratent – ou ont raté.

La « spéciale Henry » ne constitue cependant pas le fondement de cet article. Ce plat du pied-sécurité-petit filet d’Henry si parfait, si maitrisé, si efficace appartient aux seuls Esthètes. Cependant, c’est un autre geste de Titi le titan que l’on savourera aujourd’hui. Un autre geste ayant forgé sa légende, et de fait, sa statue devant l’Emirates.

30 Septembre 2000, Arsenal reçoit Manchester United, champion en titre, dans leur plaine de jeu d’Highbury. Sir Alex n’aligne que du lourd : Jaap « le mur » Stam, les frères Neville, le boucher/capitaine Roy Keane, Beckham ou encore Giggs époque virevoltante.

Wenger n’est pas en reste, avec entre autres Seaman, une charnière Keown-Adams, un Pat’ Vieira fraîchement arrivé au milieu, Grimandi, Parlour, Pires, Bergkamp, et bien évidemment, Henry…

On joue la demi-heure de jeu, et le score est encore nul et vierge. Gilles Grimandi, dorénavant recruteur de talent pour les Gunners, prouve alors qu’il a déjà le nez fin. Aux 40 mètres, le polyvalent français n’est pas attaqué et, aux aguets, observe, scrute, cherche, tout sens éveillés, l’appel qui déclenchera sa passe. C’est là qu’il aperçoit le Titi des Ulis, dos au but, à l’entrée de la surface, serré de près par un Papy Devil, et à portée d’intervention d’une horde de Red Devils.

Il est difficile de trouver les mots décrivant fidèlement l’inspiration de l’attaquant français une fois la passe reçue, tant celle-ci est géniale.

Ce qui est certain, c’est qu’une fraction de seconde plus tard, le ballon est au fond des filets. Barthez n’a pas bougé d’un iota. Et pourtant le but est bien réel, les fans des Gunners beuglent, éructent même, Highbury explose d’incrédulité, toujours aussi surpris malgré l’époque qu’un français puisse être si génial. Et Barthez n’a toujours pas bougé. L’enchaînement n’a même pas duré l’équivalent du temps nécessaire pour recevoir un baiser effronté de Lolo Blanc ! Oh ! Il abuse Thierry ! Oui Fabien, il abuse, un peu, mais toi tu es déjà battu, si vite, si rapidement, en un éclair. On compatis bien évidemment, et tant qu’on y est, on compatis aussi pour Luzenac.

On dit compatir pour Barthez, mais c’est d’une hypocrisie sans nom. On croit surtout halluciner, puis après s’être mangé une mandale, on se pince, juste pour être sûr, et là on jouit, on jubile ! De  tout : de l’intelligence d’Henry – comme il utilise le défenseur de MU, en fait son jouet, pour pivoter et enchaîner ; de son sens de l’anticipation – il sait pertinemment ce qu’il va faire avant même d’avoir reçu le ballon ; mais aussi de la qualité technique lui permettant d’effectuer un tel enchaînement – deux touches de balle, une fraction de seconde.

Ce but est une véritable beauté, que dis-je, un hymne, une ode au foot. C’est une inspiration venue d’ailleurs, parfaitement réalisée, avec une vitesse d’exécution phénoménale, en plus d’être effectuée dans l’un des plus grands championnats du monde. La façon dont Henry se lève le ballon pour lui-même, pivote à peine, avant d’enchaîner avec une volée monstrueuse m’émeut toujours autant. J’étais petit à cette époque, et je n’avais peut-être pas saisi toute la dimension de ce but, inscrit à Highbury, face à l’ennemi intime alors leader et qui le sera toujours d’ailleurs en fin de la saison. Arsenal finira 2ème, posant les premières fondations de l’année des invicibles. Peu importe. Au fil des années, au fil des revisionnages, on se rend mieux compte de ce qu’on a vu et revu encore.

Une chose est certaine, c’est que j’avais déjà compris une chose, basique certes, mais essentielle : put*** Thierry Henry est trop chaud !

Alors bienvenue dans cette rubrique Thierry Henry, et merci pour ce geste. Mais pas seulement. Merci aussi pour cette fabuleuse carrière, à Monaco, ou dans ta maison d’Arsenal, au Barça, puis à New-York. Merci pour tous ces buts, tous ces plats du pied victorieux, cette tete décisive sur une passe du Z en 2006, cette main bienvenue un soir de 2009, ce come-back incroyable contre Leeds…

Au-delà des stats, l’Esthète !

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