Interview – Bracigliano : « Je ne ferme aucune porte pour le futur »

Gardien emblématique de l’AS Nancy Lorraine puis doublure de Steve Mandanda à l’OM entre 2011 et 2014, Gennaro Bracigliano, 36 ans, a mis les voiles en 2014 vers le Chennaiyin FC en Indian Super League. Après une saison réussie en Inde et une demi finale des playoffs, le natif de Forbach a continué son périple Indien chez NorthEast United en tant que joueur et entraîneur des gardiens jusqu’à janvier de cette année. Les Esthètes du Foot sont allés à sa rencontre pour aborder ses projets futurs et les spécificités de son poste de gardien de but. Face à face gagnant avec la panthère Gennaro Bracigliano !

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Bonjour Gennaro, pour démarrer, on souhaiterait savoir comment tu t’es rapproché du poste de gardien de but

Bonjour Les Esthètes ! En fait, j’ai débuté au poste d’attaquant mais j’adorais tacler et me salir donc dès que l’opportunité se présentait de remplacer le gardien je levais immédiatement la main ! Un jour, le gardien titulaire était malade donc il y a eu un besoin urgent de le remplacer, je l’ai fait et outre le fait que cela se soit bien passé, on m’a fait remarquer que j’avais les qualités pour me fixer à ce poste !

Le paradoxe c’est que lorsque j’étais joueur de champ en club je jouais tout le temps dans les buts dans mon quartier alors qu’une fois devenu gardien, je voulais tout le temps être sur le terrain en bas des blocs !

On parle toujours du nécessaire « grain de folie » des gardiens, comment le caractériserais-tu ?

Il faut que ce soit mesuré mais on doit parfois avoir le courage de mettre la main ou la tête là où certains ne mettraient pas le pied ! Il faut aussi avoir la folie de penser que l’on peut sortir un ballon que tout le monde voit déjà au fond.

Tu es gardien mais tu nous disais avoir joué sur le champ. N’as-tu jamais été tenté de faire une action « goal volant » en plein match ?

(Il rit) J’avoue que je n’ai jamais osé et cela ne m’a peut-être même pas traversé l’esprit ! Par contre, c’est vrai que j’ai toujours eu envie d’être décisif face au but adverse. Quand mon équipe était menée d’un but, j’ai souvent eu envie de me retrouver face au but adverse en espérant être protagoniste de quelque chose pour marquer ou simplement être décisif en gênant un adversaire pour permettre à un coéquipier de marquer !

A ton poste, y a-t-il une approche particulière des matchs ?

C’est vrai qu’au poste de gardien de but on est un peu dans sport individuel au sein d’un sport collectif. Le gardien a pour mission de parfois rattraper les erreurs de coéquipiers même si il est plus difficile pour lui d’être suppléé puisqu’il est le dernier rempart. Cela nécessite, mais comme pour tout joueur, de bonnes qualités de concentration et une confiance en soi supérieure à la moyenne. Je n’ai pas une préparation particulière mais disons que j’ai quelques repères. Pendant toute la durée d’un match j’entre dans ma bulle pour éviter toute distraction.

BRACIGLIANO

Tu as pour habitude de revisionner tes matchs ?

Oui, c’est quelque chose qui était déjà en place à l’ASNL avec José Martinez qui était chargé de la vidéo et qui proposait à chaque joueur un DVD du match afin de pouvoir travailler et corriger éventuellement en revoyant chaque ballon touché durant la partie. Je n’hésitais jamais à le faire car parfois, de par l’intensité ou l’émotion vécue durant un match, tu peux avoir tendance à être trop sévère sur ta prestation. Même malgré un score défavorable, en tant que gardien, tu peux avoir sorti une bonne performance. La vidéo te rend plus objectif.

On a souvent l’impression qu’à ton poste il y a une relation toute particulière avec l’entraîneur des gardiens, tu confirmes ?

Disons que l’entraîneur principal a une réflexion collective là où l’entraîneur des gardiens à une vision et une approche du match plus spécifique ; il sait ce qui se passe dans ta tête, comment appréhender une phase de jeu ou comment vivre le truc. Donc oui, il y a quasiment une forme d’intimité qui mène à des échanges sans doute plus profonds.

Selon toi, est-ce que chaque ligne du terrain nécessiterait un entraîneur spécifique ?

Clairement et c’est ce que l’on voit déjà dans certains grand clubs ! Il y a une personnalisation du travail qui peut être nécessaire. Ce coach spécifique partagerait un instinct commun avec les joueurs. Parfois, l’entraîneur général peut avoir une sensibilité en lien avec le poste qu’il a occupé quand il était joueur. J’ai par exemple eu à Marseille un entraîneur comme Elie Baup qui, en sa qualité d’ancien gardien, sentait les performances de ses gardiens. Ce serait donc un sacré atout de spécialiser les entraînements !

Hors saison, appliquais-tu un programme particulier pour reprendre une saison en pleine possession de tes moyens ?

Chacun a parfois sa méthode mais j’ai déjà vu pas mal de joueurs qui laissaient complètement de côté leur programme d’intersaison. Sans vouloir prétendre à être le plus studieux, je ne suis pas né avec une grosse endurance ou de grosses qualités naturelles donc, n’ayant pas envie de trop souffrir à la reprise, je m’astreignais à un bon travail d’entretien.

Quand tu regardes un match, est-ce que ton œil est plus critique avec les gardiens ?

Disons que je ne suis pas critique mais magnanime car empathique. Je peux facilement imaginer ce qui passe par leur tête quand ils abordent une action ou s’ils commettent une erreur.

On voit parfois des gardiens encaisser beaucoup de buts dans le même match, comment vit-on cela ?

Un gardien n’a jamais le choix ! Qu’il prenne un but ou, pire, s’il commet une erreur qui met son équipe en difficulté, il doit immédiatement se replonger dans sa partie. Même si tu as déjà pris 3 buts, le match ne s’arrête pas et la solution c’est donc de vivre les actions les unes après les autres sans se préoccuper de l’action précédente ou de celle à venir ! Selon moi, rester concentré et appliqué quel que soit l’environnement ou le déroulé de la partie est l’une des qualités principales d’un gardien.

C’est le conseil que tu donnerais à un jeune gardien ?

Oui, je lui dirais d’être concentré sur l’instant. Chaque action du match doit être vécue individuellement et il sera toujours temps de les revoir comme on se le disait. On n’a plus aucune influence sur des actions passées mais on peut toujours réaliser quelque chose sur ce qui se passe sur le moment. Il faut jouer les actions les unes après les autres et ne pas laisser trop de place à l’émotion.

Le poste de gardien implique-t-il de beaucoup parler ?

Un gardien peut « mener » le jeu depuis l’arrière et c’est vrai que j’ai eu cette habitude depuis tout jeune. Mon père jouait au foot et il a été avant-centre et libéro. Son analyse est intéressante car il me disait qu’un avant-centre peut être impressionné et troublé par un gardien adverse qui parle et qu’un défenseur va se sentir rassuré d’entendre son gardien. J’ai donc intégré que cela pouvait avoir une influence pour ma défense mais aussi pour intimider l’équipe en face ; il y a une incidence mentale en se montrant présent aussi par la voix !

Valais Cup 2013 - OM-FC Porto 13-07-2013 - Banc marseillais

Tu as été titulaire pendant longtemps à l’ASNL mais également doublure de Steve Mandanda à l’Olympique de Marseille. Comment appréhende-t-on ces deux rôles ?

Le travail au quotidien est plus intense je pense pour des numéros 2 et 3 au poste que pour le numéro 1. Je n’oublie pas que tu as bien plus de responsabilités quand tu es titulaire car tu as quasiment tout un club sur tes épaules ! Dans le travail spécifique gardien il n’y a absolument aucune différence, par contre, les gardiens remplaçants sont à la disposition du groupe pour le travail offensif spécifique des attaquants !

Les attaquants sont demandeurs de travail en plus ?

A Marseille, j’ai été marqué par le travail quotidien que se rajoutaient certains joueurs et ce n’était pas un hasard qu’ils soient internationaux ! Je pense notamment à Valbuena, Gignac, Alou Diarra, Lucho Gonzalez, Payet… Tous me demandaient de rester pour du travail supplémentaire après les entraînements !

Est-ce que tu as déjà songé à ton après-carrière ? Entraîneur de gardien ou autre ?

Je ne ferme aucune porte pour le futur mais j’espère bien encore continuer à jouer un peu et pourquoi pas retourner en Inde ou ailleurs, je suis ouvert à tout. Néanmoins, l’an dernier, j’ai touché du doigt dans mon expérience indienne le travail de coach des gardiens ; j’étais certes là en qualité de joueur mais j’apportais aussi l’expertise que me donne mon expérience ! Cela me plairait selon les opportunités.

Maintenant, il y a un domaine qui m’a toujours attiré et qui sort du football, c’est le Social. La possibilité de s’intéresser à l’autre quand il est en difficulté, c’est une chose à laquelle je suis sensible. La notion d’aide à la personne, je l’ouvre à tous les champs.

En Inde, on a la sensation que les joueurs prennent plus de plaisir à l’instar d’un Bernard Mendy qui marque des buts extraordinaires. On n’appréhende pas le foot de la même manière dans ce genre de championnat ?

Pour moi, le plaisir tu peux le trouver partout ! Quand je croise des potes de ma cité avec qui j’ai été champion académique UNSS, ils ont du mal à me croire quand je leur dis que j’ai pris autant de plaisir à remporter ce titre avec eux que quand j’ai été champion de Ligue 2 ou que j’ai remporté des Coupes de la Ligue. La joie c’est la joie ! En Inde comme ailleurs, nous restons toujours des compétiteurs, dans la victoire comme dans la défaite. Mais la donnée qui fait la différence c’est que comme le championnat est jeune, l’ambiance dans les stades est toujours festive avec des encouragements pour les deux équipes ; les stades sont pleins et il n’y a pas la moindre hostilité. Tu peux te mettre la pression en DH comme à l’entraînement, mais nous, en Inde, on se mettait une pression positive pour accentuer notre envie de gagner !

La communauté des joueurs francophones a une relation particulière là-bas ?

Oui car on partage nos expériences sur le foot comme les anecdotes cocasses qui nous arrivent aussi bien avec Robert Pirès qu’avec Nicolas Anelka. On se rend compte que l’Inde, c’est une expérience incroyable ! En plus, là-bas, les deux équipes se retrouvent dans le même hôtel la veille du match !

Tu as l’air prêt pour repartir en Inde mais y-a-t-il déjà eu un autre championnat étranger qui t’ait fait rêver ?

Je suis prêt à foncer en Inde ! Sinon depuis tout petit, franchement, le championnat qui me fait vibrer c’est le Calcio ! Certainement par rapport à mes racines mais aussi pour la vie là-bas, et de par le fait que dans ma jeunesse c’était le championnat qui dominait l’Europe ; il suffit de regarder les palmarès de clubs comme Milan ou la Juventus et on réalise ! La crise est aussi passée par là. Le football italien a su évoluer pour ne plus être stéréotypé et l’apport d’entraîneurs étrangers mais aussi la vision différente de locaux comme Prandelli ou Conte a permis à la Serie A d’être encore plus agréable à regarder !

Pour moi, c’est le manque d’argent qui a fait du mal. J’en parlais avec mon ancien coéquipier Nesta car je ne comprenais pas les derniers résultats du Milan AC avec qui lui a gagné la Champion’s League. Il me faisait remarquer qu’à son époque le club dépensait 150 millions durant le mercato là où il en dépense 15 ou 20 actuellement…

Quand tu as un monument comme Nesta en défense devant toi, tu oses le replacer ?

Nesta c’est vraiment un bon mec en dehors et sur le terrain ! Il est arrivé dans notre équipe durant les demi finales de playoffs mais c’est certain que tu es serein. Tout autant néanmoins qu’avec Bernard Mendy et Michael Sylvestre que j’avais aussi devant moi !

Quand Mendy marque son retourné acrobatique, c’est incroyable ?

(Il rit) Oui c’était fantastique et j’ai même traversé tout le terrain pour le fêter avec lui. C’est drôle que tu me parles de lui car il m’a envoyé un message ces jours-ci car il joue le championnat indien local et a réussi un amorti poitrine reprise de volée ! Ce n’est plus du hasard ! Il est excellent !

Quel est ton geste technique préféré ?

J’ai lu Cruyff récemment et comme lui je pense qu’une bonne passe, dans le bon tempo dans l’intervalle, c’est l’idéal. L’offrande, c’est ce qu’il y a de plus beau.

Qui est ton joueur préféré ?

J’en ai eu plusieurs ! En gardien et pour tout ce qu’il représente par ses qualités, son attitude et l’ensemble de son œuvre je dirais Gianluigi Buffon ; comme pour beaucoup de gardiens de ma génération d’ailleurs je pense. Toutes époques confondus j’ai aussi adoré Maldini et Nesta pour leur élégance et leur côté Esthète !

Enfin, parmi les joueurs avec lesquels j’ai évolué, c’est sans conteste Lucho Gonzalez ! Et là c’est aussi pour tout ce qu’il représente : sa simplicité, son humilité, son jeu dépouillé et sa classe naturelle ! Souvent, les joueurs très techniques rechignent à travailler ou ne pensent qu’à la performance individuelle mais lui, il avait toujours une réflexion collective, il fournissait l’effort pour ses partenaires à la perte du ballon et ça ce n’est pas donné à tous les joueurs qui ont du ballon.

Pour finir, tu es plutôt Thomas Price ou Ed Warner ?

Ed Warner ! (il rit) C’est surtout son côté fun mais aussi le style peu académique, cheveux longs, chaussettes hautes… Vraiment un mec fun !

Merci beaucoup Gennarro d’avoir répondu à nos questions !

A propos de l'auteur

Romantique du Football qui aime le beau geste et considère ce sport comme de la poésie en mouvement. Fan de Pelé, Papin, Rooney et CriCri... il aurait mis près de 1037 buts depuis qu'il a signé sa première licence

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